XXIème Assemblée régionale Europe Sofia, Bulgarie - 5 au 9 novembre 2008

Allocution de M. Freddy Deghilage

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis de la Francophonie,

Il est, à Paris, Place de la Résistance, non loin du Quai d'Orsay, la façade arrière d'un édifice qui recèle un bas-relief où l'on peut lire, en français, mais aussi en cyrillique, ces mots : « Etre égaux avec les autres peuples européens ne dépend que de nos propres et communs efforts ».

Ce fragment lapidaire nous rappelle l'engagement de Vassil Levski. C'est celui de la sincérité et de l'abnégation.

Vassil Levski, apôtre de la liberté, comme il est surnommé par ses partisans, n'aura de cesse de manifester son désir d'être un citoyen de l'Europe et du monde. Il est au cœur d'une époque, le 19ème siècle, où cette Europe et ce monde sont enchevêtrés dans des luttes d'influence et des inimitiés grandissantes et rares sont ceux qui osent croire au concept d'une telle citoyenneté.

Avec Christo Botev, poète révolutionnaire, Vassil Levski sait que « celui qui succombe pour la liberté ne meurt pas… ».

Ces deux hommes qui ont façonné les contours d'une Bulgarie tournée vers son avenir avaient déjà des idées avant-gardistes. Ils craignaient qu'une fois libres du joug ottoman, les Bulgares ne se retrouvent à nouveau asservis par leurs libérateurs. L'Histoire leur a malheureusement donné raison, parfois tragiquement, bien après leur mort.

On dit d'ailleurs de Botev que sa tombe est plus vaste que la Bulgarie car, où que se trouve un Bulgare à travers le monde, là également se trouve une parcelle de la tombe de Botev…Le monde européen serait-il dès lors le monde de Botev ?

Sommes-nous, aujourd'hui, prêts, comme lui, à nous engager davantage dans un combat qui nous mènera de la nécessité à l'idéal ?

Le 20ème siècle nous sépare de ces héros. Ce 20ème siècle qui est, sans doute, le plus performant sur le plan technique mais aussi, malheureusement, le plus sanglant dans l'Histoire de l'humanité et nous espérons que celui que nous entamons ensevelira au plus profond de la terre notre égoïsme suicidaire, notre repli craintif et notre étroitesse d'esprit.

Nous devrons comprendre le monde pour pouvoir en maîtriser les dérives. Mais, comme le soulignait le Commissaire européen à la coopération, Louis Michel, « La difficulté de comprendre le monde contemporain n'a d'égal que la nécessité d'agir sur lui ».

En effet, les sociétés modernes qui se veulent pourtant éclairées et progressistes sont encore menacées par la résurgence de nationalismes et de fondamentalismes agressifs.

Agir sur le monde, c'est faire entendre sa voix, celle de la raison et de la sagesse que chacun porte en soi. La volonté d'agir sur notre propre vie doit se conjuguer avec une volonté d'agir sur le monde pour en orienter positivement le sens profond.

Même si elle se décline en une pluralité de modèles, nul doute que la démocratie fait partie de ces valeurs de raison que nous tentons d'exporter largement.

Pourtant, et je fais référence ici à l'ouvrage de Guy Hermet, politologue spécialiste de l'histoire de la démocratie, nous pourrions être amenés à remettre beaucoup d'acquis en question. Ainsi, la démocratie en progrès par son extension géographique reculerait en densité, en profondeur et en qualité. Il surgirait donc un doute philosophique sur la pertinence de la souveraineté populaire qui, pour certains, aurait atteint ses limites. Guy Hermet dit d'ailleurs d'elle, en parlant de la démocratie, que « c'est le seul régime qui est obligé de se légitimer à chaque élection ». La démocratie, telle que nous la concevons, perdrait-elle donc de sa substance ?

Cette question que je vous pose n'est pas sans relation avec le sujet constitutif de nos travaux et loin de moi l'intention de vous livrer la réponse. Je peux d'ailleurs dire en toute modestie que je ne suis pas en mesure de la connaître. Mais, peut-être, au fil de nos débats, tisserons-nous quand même quelques filaments qui, comme les étoiles, nous montreront la voie à emprunter …

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

J'en viens à cette 21ème Assemblée régionale Europe et à son thème : « Le développement des relations internationales régionales dans l'Europe élargie : de nouveaux espaces de coopération pour la Francophonie et pour une Europe plus forte et plus crédible ».

Comme vous avez pu le constater en parcourant votre programme, notre thème sera divisé en trois panels, chacun introduit par un modérateur. Il s'agit de : Mme Sylvie Lemasson, Mme Françoise Massart et Monsieur Tanguy de Wilde. Je profite déjà de cette allocution pour les remercier chaleureusement d'avoir répondu positivement à notre invitation et surtout pour le remarquable travail préparatoire qu'ils ont accompli.

Chers amis,

Avec Madame Lemasson, nous allons aborder le sujet « La Francophonie, comme acteur global dans les Relations internationales ».

Vous le savez, s'il est un concept qui, de nos jours, oriente une grande part des options stratégiques dans le domaine des Relations internationales, c'est bien la mondialisation.

L'avènement du « monde village » marque sans conteste la fin du 20ème siècle. Voici en effet quelques réalités parlantes : l'augmentation exponentielle des échanges économiques et sociaux, l'expansion des voyages d'affaires ou de tourisme à travers le monde, la vitesse déconcertante avec laquelle l'information est diffusée, la rapidité des communications, entre autres, ont manifestement transformé notre quotidien.

Il n'est pas un jour où nous ne puissions mesurer les effets de la mondialisation. Il en va de la fraise que vous dégustez en hiver. Il en va de la crise financière née des « Subprimes » américains qui touchent quasiment toutes les institutions bancaires européennes. Il en va des images horribles et des témoignages poignants des personnes victimes de catastrophes naturelles. Et il en va aussi des séries américaines qui inondent nos écrans de télévision… Je m'arrête là !

Mais si nous pouvons appréhender chaque jour les effets de cette mondialisation, il nous est particulièrement difficile d'en cerner les contours et encore moins les mécanismes qui les régissent. La mondialisation se présente, en effet, comme un processus spontané, évolutif, que certains saluent, que d'autres redoutent mais sur lequel, c'est certain, nous n'avons pas beaucoup d'emprise directe.

La mondialisation est un enjeu pour la Francophonie, nous venons d'en discuter à souhaits à l'occasion de la Conférence de la Francophonie qui vient de se tenir à Budapest, elle est un enjeu politique. Je rejoins Dominique Wolton quand il dit que « nous sommes actuellement en déficit de pensée critique face aux multiples enjeux de la mondialisation ». La mondialisation a changé la donne de la Francophonie. Avec elle, la Francophonie est passée de la langue à la culture, de la culture à la politique, de la politique à l'économie. Il suffit de voir les débats du récent Sommet de Québec pour en être convaincu. Attention cependant, la crise financière a aujourd'hui occulté tous les autres sujets. Le moment est proche où certains pourraient se laisser séduire par la tentation du désengagement vis-à-vis de pays émergents ou encore vis-à-vis de l'environnement. Cela constituerait immanquablement un terrible pas en arrière.

Cette réflexion m'amène à aborder un autre concept qui, me semble-t-il, doit avoir une place de premier choix en matière de Relations internationales. Je pense à l'éthique.

L'éthique ne peut se confondre avec l'action. L'éthique ou plus exactement la réflexion éthique doit répondre à la question que nous nous posons entre ce que nous devrions faire et ce que nous faisons. La Francophonie politique, peu importe ce que recouvre le terme politique, ne peut entrer en action sans avoir répondu, au préalable, à la question de savoir quel est le fossé qui sépare ce qu'elle fait de ce qu'elle doit faire pour construire un monde plus humain.

Quand elle se fonde sur les valeurs du développement durable, de la diversité culturelle, du dialogue des cultures et de solidarité, expression fondamentale de notre devoir de coopération, je pense que la Francophonie est alors sur la voie d'une éthique que nous pourrions qualifier de responsable.

Mesdames, Messieurs,

La Francophonie, ensemble géopolitique, entretient des rapports étroits avec d'autres régions du globe. Elle veille, grâce à une diplomatie préventive, à rendre aux pays ou aux régions en crise une légitimité au sein de la Communauté internationale. Ce n'est pas rien, loin s'en faut !

Cette action de prévention des conflits par voie diplomatique représente une méthode nouvelle pour affronter un univers de plus en plus complexe, et, j'en reviens au début de mon exposé pour agir sur le monde.

Les Nations unies, par la voix de leur ancien Secrétaire général, Kofi Annan, ont suggéré de faire de la prévention des conflits la pierre angulaire du système de sécurité collective des Nations unies pour le 21ème siècle.

Par le biais du Chapitre VIII de la Charte des Nations unies, et au lendemain des déclarations de Bamako et de Saint-Boniface, la Francophonie se fond parfaitement dans cette perspective. Elle répond également au souhait d'efficacité exprimé par Kofi Annan pour qui cette stratégie de prévention des conflits doit être globale et à long terme qu'elle s'exprime en matière sociales, éducatives, de développement ou d'actions humanitaires.

Oublions parfois la version ONUSIENNE de notre diplomatie de la Francophonie, ce sont, et je cite toujours Dominique Wolton, des hommes et des femmes apprenant à se connaître et à cohabiter avec toutes les diversités qui sont les leurs qui doivent nous intéresser.

Madame Massart aura la lourde tâche d'introduire ce sujet. Je sais qu'elle accordera une attention particulière aux relations qu'entretient la Francophonie avec les collectivités fédérées et régionales en tant qu'acteurs de proximité.

Chers amis,

Il me reste un panel à vous présenter, celui qui met l'Europe au cœur du débat. Si elle est une réalité économique, l'Europe est avant tout un projet politique humaniste visant à assurer la paix sur un continent qui n'a jamais connu de véritables répits et à offrir aux jeunes générations, parfois sceptiques, un avenir serein.

L'Europe se fonde sur un socle de valeurs fondamentales et indéracinables. Je ne vous ferai pas l'injure de vous les citer mais ces valeurs sont riches d'héritages multiples qui se transmettent de siècle en siècle depuis la période gréco-romaine. Et comme le souligne Jacques Delors dans ses mémoires, « les gênes de l'histoire européenne sont autant à Budapest, Varsovie ou Prague qu'à Paris, Londres ou Rome ». Histoire et géographie se marient ici pour donner tout son sens à l'élargissement de l'Union.

L'Union européenne entretient des liens régionaux de coopération. C'est sa moelle substantifique. Sa politique de voisinage vise bien sûr à accueillir dans des délais adaptés des pays limitrophes au sein d'une Europe des valeurs. Il peut s'agir du Sud avec les pays du Maghreb ou de l'Est avec les Balkans dans le cadre, notamment, des Accords d'Association et de Stabilisation.

L'Union européenne sous-tend aussi des liens régionaux en son propre sein. Monsieur de Wilde nous entretiendra du principe de subsidiarité comme mesure politique de coopération interrégionale au coeur de l'Union européenne.

Cher amis,

Je ne peux conclure sans me tourner un dernier instant vers nos hôtes bulgares et me faufiler dans les pas d'Edward Vick et de la fondation qui porte son nom. Je veux vous encourager à continuer à promouvoir et à soutenir la littérature bulgare contemporaine dans le combat inégal qui l'oppose chaque jour à la concurrence féroce des meilleures ventes étrangères. Vos romanciers et écrivains ont beaucoup de talent et j'ajouterai qu'un grand nombre d'entre eux sont traduits en français.

Mes Chers Collègues, je vous invite à découvrir ces auteurs, comme je vous invite à goûter aux charmes de la culture, du folklore et de la tradition bulgares et je ne saurais trop recommander à vos papilles gustatives d'être particulièrement attentives aux nectars de la vigne qui vous seront proposés. J'ose déjà m'avancer étant venu en éclaireur, les vins bulgares sont excellents !

Bon travail à tous.