Mesdames, Messieurs,
Connaissez-vous la Couronne d'or ? Il ne s'agit pas comme certains, à juste titre, pourraient le croire d'un restaurant gastronomique aux plats savoureux comme nous en rencontrons parfois dans certaines villes de France, de Belgique et d'ailleurs. Non ! la Couronne d'or en Macédoine, c'est un prix prestigieux qui est décerné à l'occasion du festival de poésie de Struga.
Vous imaginez un festival de poésie ? Je vous invite à fermer les yeux. Laissez-vous emporter par le courant de la rivière « Drim Noir », bercés par ses eaux claires de couleur verdâtre qui vous emmènent au pied du pont des poètes. Là, vous rejoignez plus de dix mille personnes qui s'émerveillent du jeu des mots en écoutant des écrivains venus du monde entier et qui partagent leurs émotions, en récitant avec lyrisme leurs expériences de pensée du haut d'un pont, élan d'inspiration éternelle pour les rêveurs.
N'êtes-vous pas envoûté ? Mais ce qui est encore plus fascinant à Struga, c'est que ces poèmes sont lus non seulement en traduction macédonienne mais également dans leur langue d'origine.
Si je vous parle du festival de Struga, vous allez le comprendre, ce n'est pas sans innocence.
D'abord, je voudrais dire à mes amis Macédoniens bravo ! Qu' ils ont tout compris en reconnaissant à toutes les langues cette beauté individuelle et quelque part impalpable mais aussi en leur accordant cette exceptionnelle opportunité d'expression et de diffusion.
Mais, Mesdames, Messieurs, ce n'est pas tout ! Non seulement inspirés de permettre à la diversité culturelle de s'exprimer, nos amis Macédoniens ont aussi reconnu à Léopold Sédar Senghor, il n'est pas nécessaire de vous le présenter, son immense talent en lui remettant le prix du Festival de Poésie de Struga, la Couronne d'or. Il devenait de la sorte en 1975 le premier poète francophone lauréat de ce Festival. Et quand on lit les entretiens que Léopold Sédar Senghor a accordés à Janet G. Vaillant, l'une de ses biographes, on s'aperçoit que ce dont il est le plus fier, c'est de sa poésie elle-même, telle qu'elle se présente. Il dit d'elle que c'est une poésie métisse puisque la civilisation de l'avenir sera essentiellement une civilisation métisse.
Or chers amis, notre Francophonie n'est-elle pas elle-même un peu, j'ai envie de dire essentiellement métisse. La cohésion et l'originalité de la communauté francophone ne reposent-elles pas effectivement sur le partage d'une langue commune mais aux accents tellement variés, aux expressions riches et bien trempées venant de tous les continents, souvent révélatrices d'une façon de penser, d'une façon d'être.
Défendre la langue française, c'est défendre cette culture de la diversité, c'est accorder à la beauté des mots une place de 1er choix dans notre esprit et aussi dans notre cœur. Le poème, par l'interaction qu'il crée entre une forme de vie et une forme de langage, s'inscrit pleinement dans cette perspective. Ne voyons-nous pas donner à la poésie et à la traduction de la poésie, comme le relève Henri Meschonnic, professeur à Paris 8, un rôle majeur pour penser l'éthique, le politique et le langage. Victor Hugo, Spinoza, Rimbaud et d'autres ne l'ont-ils d'ailleurs pas démontré à suffisance ?
Nous nous réunissons sur ces rives du Vardar, ici à Skopje, pour aborder deux thèmes particulièrement intéressants et qui malgré des intitulés qui ne présentent rien d'apparent, pourraient susciter en nous ce que j'appellerais des connexions d'idées.
Je me dois de vous l'avouer. Un fil conducteur m'a particulièrement inspiré. Il s'agit du livre « Les identités meurtrières » d ‘Amin Maalouf.
Quand il nous dit dans cet ouvrage que : « Pour qu'une personne puisse se sentir à l'aise dans le monde d'aujourd'hui, il est essentiel qu'elle ne soit pas obligée, pour y pénétrer, d'abandonner sa langue identitaire » et que « Nul ne devrait être contraint de s'expatrier mentalement chaque fois qu'il ouvre un livre… », je pense qu'il rejoint précisément les préoccupations qui sont les nôtres dans ce premier thème relatif aux dispositifs de promotion des langues européennes.
Car, vous vous en doutez, la voie que nous devons emprunter ne peut être celle qui consisterait à manifester une hostilité guerrière et sans doute stérile à une langue qui a acquis au fil des années une prédominance internationale. Certes, l'inquiétude est de droit. La vigilance et l'action s'imposent. Mais notre préoccupation ne devrait-elle pas être d'abord un engagement de chacun, ce que je pense être le cas en ce cénacle, pour le maintien et l'affermissement de sa propre langue mais aussi l'amélioration des relations avec les autres langues.
Je crois qu'il est inutile de nier certaines évidences ! Oui, l'anglais est indispensable aujourd'hui si notre désir est de communiquer avec une grande part du monde entier. Non, cette langue ne peut répondre à notre besoin identitaire ! Non, elle ne peut tendre à devenir l'outil de communication de référence.
J'ai souri à la question que nous pose cet auteur quand il parle de ce magnifique chantier qu'est la construction européenne. En effet, voilà l'histoire d'un ensemble de pays avec leur propre culture qui ont pris l'initiative d'unir leur volonté dans une perspective de convergence.
Dès lors que des individus de tous ces états, quelle que soit leur activité, se retrouvent autour d'une table, ils essaient forcément d'avoir recours à une langue qui les réunit. Il peut s'agir du français, de l'espagnol mais dans la majorité des cas, c'est incontestablement l'anglais. Cependant, et c'est ici qu'apparaît la question qui me fait sourire, « demain, les relations entre l'Allemagne et la France seront-elles entre les mains des anglophones des deux pays, ou bien entre les mains des Allemands francophones et des Français germanophones ? » Poser la question, me semble-t-il, c'est y répondre. Petit à petit, un espace se libère entre la langue maternelle à laquelle se greffe notre identité et la langue que nombreux qualifient de globale. A nous de remplir cet espace pour éviter toute régression et appauvrissement dans nos relations.
Comment ? Sans doute en promouvant la diversité linguistique. Encore plus en vantant les mérites d'une langue « librement choisie, la langue de cœur, la langue adoptive, la langue épousée, la langue aimée… »
Ainsi, « ce sera toujours un sérieux handicap de ne pas connaître l'anglais, mais ce sera aussi, et de plus en plus, un sérieux handicap de ne connaître que l'anglais ! »
Je remercie déjà messieurs Béteille, Uhres, Leyzieux et Janin pour les éclairages qu'ils vont bien vouloir nous apporter.
Quitter ce pays qui vous a vu naître pour rejoindre une terre promise, un eldorado lointain, n'est pas neuf. Qui de ces Français, de ces Anglais ou de ces Irlandais ont rejoint le nouveau monde à la recherche d'un avenir meilleur, les rêves plein les yeux. Pourtant le vocabulaire reconnaissait pour ces migrants une tout autre représentation conceptuelle. N'utilisait-on pas plus aisément le mot « colons ». Il n'en reste pas moins, ces personnes avaient bien pris l'initiative de quitter un pays pour un autre afin de s'y établir, de prospérer mais aussi pour certains d'entre eux, d'échapper à la misère.
Aujourd'hui, les bouleversements de notre société, le tout au plus vite, les progrès technologiques, l'évolution accélérée nous font traverser en peu d'années ce qui auparavant nous prenait parfois un siècle.
Mais que l'on remonte aux siècles passés ou que nous observions la situation actuelle, un même commun dénominateur apparaît. Il n'est pas palpable. Il touche au cœur même de l'être humain. C'est ce sentiment qu'il peut manifester à l'égard du pays qu'il a quitté, c'est quelque part une déchirure, mais aussi cette appréhension qu'il ressent quand, égaré, il pose les pieds sur un sol inconnu.
C'est à cet instant que le sentiment d'appartenance, celui de l'identité, commence à vaciller de part et d'autre. En franchissant cette frontière, le migrant, traînant sa culpabilité, tourne le dos à une vie qu'il a volontairement abandonnée pour une autre dont il n'est pas certain qu'elle va l'accepter.
Je partage l'impression d'Amin Maalouf quand il dit que : « Le premier réflexe n'est pas d'afficher sa différence, mais de passer inaperçu. Le rêve secret de la plupart des migrants, c'est qu'on les prenne pour des enfants du pays. »
Aussi, ajoute-t-il un peu plus loin : « En tout homme se rencontrent des appartenances multiples qui s'opposent parfois entre elles et le contraignent à des choix déchirants. »
Il ne fait aucun doute. L'Europe est devenue une terre d'immigration. Y était-elle préparée ? Ce n'est pas sûr ! Elle a d'abord connu de grands mouvements migratoires du sud de l'Italie et du Portugal vers le Nord. Par la suite, c'est autour de la Méditerranée que les déplacements se sont opérés avant de venir de l'Est et d'Afrique.
Mais aussi, l'Europe est devenue entre temps un projet fédérateur où chacun doit pouvoir se retrouver sans perdre sa propre identité.
Lors de sa session plénière de juillet 2007 à Libreville, au Gabon, l'Assemblée parlementaire de la Francophonie a fixé dans le cadre de son débat général la question des flux migratoires. C'est dire l'intérêt que nous accordons à ce phénomène. J'en veux pour preuve la qualité des interventions durant ce débat.
Mon ambition n'est pas à ce stade d'entrer dans les détails ni l'analyse. Je pense que l'on assiste petit à petit en cette matière à une inflation d'idées. Je laisserai dès lors le soin aux experts qui ont bien voulu répondre à notre invitation de vous éclairer et d'ouvrir le débat. Je les en remercie déjà.
Mais, avant de conclure, je voudrais insister sur ce point fondamental. Nous allons discuter de femmes et d'hommes, d'enfants aussi. Ce sont des êtres humains avant tout avec une sensibilité et la fragilité qui leur est inhérente.
Vlaj Wladislas, poète métissé des Balkans dont l'identité est une subtile alliance de cultures serbe et croate décrit remarquablement et tout en retenue l'impression d'un de ces déplacés. C'est avec lui que je vous laisse.
« Sais-tu ce que c'est d'être sans pays ?
Sais-tu ce que c'est que de vivre dans un paysage laid,
Où vous êtes la risée de tous ?
Cela nous déprimait, car l'homme doit être entouré de
Beauté sans laquelle son âme ne peut s'élever.
As-tu conscience ce que c'est de sentir sa race écrasée,
Méprisée, acculée à prendre la réalité de ce que nous sommes :
Un fardeau pour ceux d'ici.
Viens, intègre-toi
C'est qu'ils disaient blancs ou noirs.
Mais comment venir, quand nous sommes nus
Et couvert de honte ?
Comment venir avec dignité sans notre héritage ?
Nous n'avions pas de présence, rien à offrir !
Nous ne demandions pas l'aumône,
Nous pouvons vivre sans cela ;
Mais notre condition humaine,
Nous ne saurions vivre sans elle. »
Je vous souhaite d'excellents travaux.
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