Il y a quelques instants, je me demandais si je n'allais pas ouvrir mon allocution en me référant à l'une des nouvelles de Francis Scott Fitzgerald qui retrace « l'étrange histoire de Benjamin Button », cet homme qui naquit à quatre-vingts ans et qui vécut sa vie à l'envers, aussi impuissant que nous à arrêter le cours du temps.
J'aurais pu tout aussi bien la débuter en m'inspirant de cette pendule d'argent vieillissant, ronronnant au salon, « qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend ».
Non ! Ce qui m'inspire aujourd'hui dans ce thème consacré au vieillissement de nos populations, ce sont trois romans récents qui mettent en scène les plus âgés : « La grand-mère de Jade » de Frédérique Deghelt, « Lune captive dans un œil mort » de Pascal Garnier et « La maison de Roza » de Hubert Klimko.
Ces romans sont tous les trois un émouvant plaidoyer sur le temps qui passe qui nous autoriserait presque à répondre à Oscar Wilde dans « le portrait de Dorian Gray » que vieillir n'est ni un péché ni un crime et que le délabrement du visage ne reflète pas forcément celui de l'âme.
Le premier roman retrace l'histoire d'une cohabitation entre une grand-mère déjà bien âgée et sa petite fille. Celle-ci a décidé de la recueillir dans son petit appartement sans être vraiment consciente de toutes les conséquences de son choix, tant pour sa vie professionnelle que pour sa vie affective.
Le deuxième roman est ce que l'on pourrait appeler un huis clos sublime et explosif dans une espèce de camp retranché ultra sécurisé pour personnes retraitées. Histoire détonante dans un lieu d'une accablante banalité où l'ennui s'insinue sournoisement.
Enfin, le dernier de ces romans raconte, de philosophique façon, la vie au quotidien dans une maison de retraite avec tous ses aléas: la maladie, la folie, la solitude et le terrible sentiment d'abandon.
Je me suis permis cette petite digression afin de pouvoir mettre en évidence toute la complexité de la problématique liée au vieillissement. La place des aînés dans notre société sera ainsi le sujet que nous aborderons dans le troisième panel.
Je remercie déjà madame Van Espen d'avoir répondu chaleureusement à notre invitation à traiter de ce thème. Je crois savoir que la dynamique et les perspectives de sa réflexion vont très sérieusement nous interpeller.
Chers amis,
Nous allons bien sûr parler chiffres. Nous allons discuter de budgets et de financements. Nous évoquerons les contraintes des programmes de stabilité et les effets nuisibles de la crise qui touche le globe terrestre.
Le monde est-il juste vis-à-vis des différentes générations ? Non, le monde n'a jamais été juste, il se repaît d'inégalités de toute nature : de race, de sexe, de religion, de naissance et autres.
L'inégalité inter-générationnelle y a malheureusement toute sa place. Ce n'est pas une image abstraite. C'est une réalité bien présente et future. Quel choix aura la prochaine génération ? Pour favoriser la viabilité d'un système élaboré par d'autres générations sans doute déjà disparues, devra-t-elle sabrer dans les dépenses publiques au détriment d'un certain bien-être ou alors augmenter les impôts, ce qui ne réjouit jamais le
citoyen ?
A cela, certains rétorqueront comme Herzen, cité par Hannah Arendt, que « les derniers venus bénéficient de l'avantage de pouvoir profiter du travail accompli par leurs prédécesseurs ».
Faut-il être cynique pour affirmer que la prospérité actuelle des jeunes générations repose sur le sacrifice des générations antérieures qui n'ont certainement pu jouir du même niveau de vie ?
Toute génération est héritière de la précédente et fonde les socles de celle qui lui succèdera. Chacune doit cependant se sentir responsable pour aujourd'hui et pour demain.
Le panel suivant abordera ces questions socio-économiques. Il sera introduit par madame Lambrecht que je remercie dès maintenant pour sa présence.
Et par ailleurs, nous ne pouvons débattre de ce thème sans avoir au préalable pris connaissance de l'évolution démographique en Europe. Ce sera Monsieur Antoine qui nous éclairera sur le sujet, je le remercie également.
Voilà ! Les bases sont jetées. A nous d'en tirer profit pour l'avenir car comme l'a dit un jour Kofi Annan : « Les graines d'un vieillissement en bonne santé se sèment tôt. »
Ne nous leurrons pas ! La voie du débat que nous allons emprunter traversera à certains moments le champ de ce que d'aucuns appellent la « victimisation ».
La « victimisation » est une nouvelle tendance, une manière de fuir la difficulté d'être, un mode d'irresponsabilité bien heureuse, une absence de culpabilité. C'est l'apogée d'un individualisme narcissique tourné vers l'accusation du tiers désigné comme le responsable acharné de nos échecs.
Ce modèle humain, étriqué qui se définit par le consentement à sa propre faiblesse, Pascal Bruckner l'a décortiqué dans son livre « La tentation de l'innocence ». Il y dénonce la fuite des responsabilités chez nos contemporains.
C'est bien là, chers amis, l'enjeu de notre société !
Que constatons-nous ?
L'espèce humaine vit sous une sorte de régime d'empoisonnement interne, le manque de confiance en soi s'accentue au gré de la versatilité du monde. Nous sommes convaincus que tout nous est dû. Nous nous comportons en usagers de ce monde alors que nous devrions en être les citoyens.
Nous devrions prendre en considération le bien commun, nous projetant ainsi dans un espace public où les hommes se parlent et agissent pour le bien de tous.
Jean Jaurès a dit : « L'histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements mais elle justifie l'invincible espoir. »
Plus tôt, beaucoup plus tôt, Platon, le père de la politique, affirmait que le but d'une cité bien construite est de faire mener à ses citoyens une vie heureuse.
Il est dès lors de notre devoir à nous, femmes et hommes politiques, d'opposer à ce raisonnement « victimaire », le renforcement des grandes valeurs que sont la démocratie, la raison, la responsabilité, la solidarité mais aussi la vigilance.
Ainsi, nous nous garderons de tout fatalisme !
Je ne peux conclure cette intervention sans me tourner vers nos amis de Jersey et surtout vers le président de cette assemblée, Sir Philip Bailhache, qui quittera ses fonctions en septembre prochain. Au nom de toute l'Assemblée et en mon nom propre, je lui souhaite déjà une heureuse et agréable retraite.
Moi-même, aux portes de la retraite, vous comprendrez aisément mon intérêt particulier pour le thème de ce jour.
Lors de la Régionale Europe de Bruxelles 2002, abordant la situation du français dans le cadre de l'élargissement européen, je rappelais cet événement : en triomphant de l'Angleterre, Guillaume le Conquérant apportait avec lui la langue française qui allait devenir la langue aristocratique de l'Angleterre.
Sans doute, sans l'intervention de la pucelle d'Orléans, le roi d'Angleterre serait-il devenu le roi de France et le français aurait été pratiqué dans les deux pays.
Quelle période fascinante et complexe de l'histoire dans laquelle nous avons le plaisir de nous replonger en nous réunissant à Jersey. En effet, après la conquête de l'Angleterre en 1066, pour la première fois, l'histoire de l'île allait être liée à celle de la couronne d'Angleterre.
A ce sujet, par plaisanterie, les Jersiais affirment que, suite à cette défaite anglaise, l'Angleterre appartient à Jersey et non l'inverse.
« Bonne nuit Bay », non je n'en ai pas fini ! « Grosnez point », non ce n'est pas une insulte ! « Mont à l'Abbé », non il n'y a point d'ecclésiastique parmi nous même si dix des douze paroisses portent un nom saint !
Ces appellations pittoresques et bien jolies sont pour la plupart celles des noms des rues ou de lieux-dits, empreintes de la langue française alors que les distributeurs de billets vous délivrent bien des livres sterling. Et si je vous parle d'un terrible « pais au fou », ne vous enfuyez pas, je vous vante tout bonnement les mérites du cassoulet insulaire, grand rival de son ami toulousain.
Ici, nous jouissons, d'une manière extraordinaire, d'une parfaite symbiose d'influences britanniques et françaises.
Ici, vous apprécierez des paysages somptueux et diversifiés. Vous apprendrez que cette île aux ravissantes falaises est dirigée par un Bailli, auparavant agent du roi de France chargé de fonctions administratives et judiciaires, que les paroisses sont administrées par des connétables, comtes de l'écurie et commandant militaire de l'armée française. Enfin, l'on peut voir partout sur l'île de nombreuses fortifications, première ligne de défense contre une invasion de l'Angleterre par les Français.
Savez-vous également que Jersey, Guernesey, le Luxembourg et la Belgique ont un point commun et non des moindres, Victor Hugo.
Forcé de s'exiler en 1851, cet auteur majeur à l'œuvre visionnaire, cet homme politique aux grandes idées républicaines et dont les cendres reposent aujourd'hui au panthéon, a en effet pu trouver asile dans ces petits états où, curieusement, régnait une monarchie.
Permettez-moi de citer une de ses idées maîtresses :« Là où la connaissance n'est que chez un homme, la monarchie s'impose. Là où elle est dans un groupe d'hommes, elle doit faire place à l'aristocratie. Et quand tous ont accès aux lumières du savoir, alors le temps est venu de la démocratie. »
Dans « La Légende des siècles », le poète Victor Hugo contemple le mur des siècles sur lequel défilent les scènes de l'histoire de l'humanité.
Sept siècles auparavant, un autre poète, normand celui-là, s'était exercé dans un style analogue. Robert Wace, né à Jersey en 1170, n'a-t-il pas couvert dans son roman de Brut et dans son roman de Rou, l'histoire des Anglais et celle du Duché de Normandie de l'époque de Rollon, rapportant des événements historiques parsemés de commentaires où l'antagonisme des conquérants était poussé à son paroxysme.
Vous le voyez, on n'est jamais quelque part par hasard !
Je vous remercie et je vous souhaite de fructueux travaux.
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