La Section jurassienne de l'Assemblée parlementaire de la Francophonie vit un moment de bonheur intense en vous accueillant ici, à Delémont, à l'occasion de la XVIème session ordinaire de la Région Europe de l'APF. Je ne vous cacherai pas non plus mon grand plaisir à inaugurer mon mandat de président de section en vous saluant toutes et tous, chers collègues. Soyez les bienvenus chez nous où je vous souhaite le plus agréable des séjours.
Pour la deuxième fois depuis sa fondation, en 1981, notre Section connaît un tel honneur. Elle en remercie la Conférence des présidents qui, à Jersey, a accepté son invitation à organiser l'Assemblée régionale Europe à Delémont.
Pendant quelques jours, vous allez travailler à l'illustration de la Francophonie dans le domaine parlementaire dans une ville et une région où la Francophonie, sa culture, sa promotion et sa défense ne sont ni vains mots, ni vœux pieux : les Jurassiens aiment la langue française, la respectent et s'engagent à le défendre s'il y a lieu. Cette saine disposition de cœur et d'esprit est-elle due à la géographie et à l'histoire qui situent le Jura dans une zone de frontière linguistique ?
Par son nom – Jura – notre région, devenue partiellement canton suisse dès le 24 septembre 1978, évoque ses racines celtiques : le terme «Jura» désigne dans le langage gaulois la forêt, appelée encore parfois chez nous une joux. Latinisé dès l'arrivée des Romains au Ier siècle avant JC., le Jura se christianise par l'action des moines irlandais ou francs dès le Haut Moyen Age, en même temps que le français s'y développe à partir de l'amalgame d'idiomes burgondes et du latin de ses anciens colons. Surtout parlée en termes de dialecte d'oïl ressemblant à notre patois, la langue française livre ses premiers documents écrits dès le XIIIe siècle. Fièrement, le Jura peut s'enorgueillir de détenir la première attestation de la langue française de la Suisse romande. Dans le premier tome des «Documents linguistiques de la Suisse romande», le professeur Rémy Scheurer, conseiller national, que nous saluons avec plaisir ici parmi nous, évoque l'expédition de ce document de 1242 relatant un accord entre l'abbé du couvent jurassien de Bellelay et un noble d'Ajoie.
Lentement mais sûrement, la langue française s'impose aussi bien dans le parler que dans les publications officielles rendues par les évêques de Bâle, au temporel princes du Saint-Empire, donc presque tous germanophones, obligés de traduire les actes dans la langue du pays !
Elément à forte portée identitaire, la langue figure parmi les moteurs culturels et politiques qui ont motivé en profondeur la lutte des Jurassiens pour leur indépendance cantonale. Les tentatives pangermanistes vécues au début du XXe siècle ne font qu'exacerber les francophones qui se mobilisent contre des tentatives d'assimilation alémaniques, dans le Sud du Jura surtout. On assiste à l'émergence de la Question jurassienne qui aboutit à la création du nouveau canton sur une partie du territoire du Jura historique.
Ce début du XXe siècle voit naître deux personnalités jurassiennes qui ont consacré l'essentiel de leurs brillantes facultés à la promotion de la Francophonie. Je n'oserais conclure cette allocution sans vous évoquer brièvement la mémoire d'Auguste Viatte et de Roland Béguelin.
Né à Porrentruy en 1901, Auguste Viatte compte parmi les plus fins lettrés que la Romandie ait vu naître. Docteur en lettres de Fribourg et de la Sorbonne, spécialiste de l'époque romantique, le professeur Viatte enseigne tour à tour la littérature française dans sa ville natale, puis à New York, à Bâle et à Berne, avant d'être désigné à l'Université Laval de Québec. Ses voyages fréquents dans le monde francophone lui permettent de cerner l'état des lieux de notre langue et de dresser l'inventaire de la culture francophone dans les Amériques. Poursuivant sans relâche ses recherches, Auguste Viatte enseigne ensuite à Nancy, à Paris et à Zurich, tout en publiant des études qui lui valent la notoriété mondiale en Francophonie. Citons, entre autres œuvres, son «Histoire littéraire de l'Amérique française, des origines à 1950», «Histoire comparée des littératures francophones» (1980) et enfin un «Dictionnaire général de la francophonie», publié en 1986.
L'heure de la retraite arrivée, établi à Paris, l'éminent littérateur jurassien alimente encore de nombreuses revues spécialisées des fruits de ses intarissables recherches.
Avant de s'éteindre, en 1993, Auguste Viatte cède ses livres et ses archives à la Bibliothèque cantonale jurassienne qui dispose ainsi un fond précieux de culture francophone.
Autre figure emblématique du Jura, Roland Béguelin a déployé sans relâche une intense activité politique et journalistique en faveur de la reconnaissance institutionnelle et culturelle de la province qui l'a vu naître en 1921, à Tramelan.
Licencié en sciences économiques à Neuchâtel, secrétaire communal et passionné de littérature, Roland Béguelin s'investit pour la défense de sa langue et de sa région, menacées par l'établissement d'écoles germanophones en terre jurassienne.
Engagé dès le début dans le combat séparatiste du Jura, il devient le fer de lance du Rassemblement jurassien et rédacteur en chef de son journal hebdomadaire «Le Jura Libre» reconnu partout pour sa haute tenue syntaxique. A la création du Canton du Jura dont il est le principal artisan, Roland Béguelin, est brillamment élu député au Parlement jurassien, dont il est le premier président . A la possibilité toute naturelle d'accéder à un siège ministériel, Roland Béguelin a préféré la poursuite du combat politique pour l'autonomie du Jura tout entier. Ardent défenseur de la langue française, Roland Béguelin compte parmi les promoteurs des Conférences des communautés de langue française, canal par lequel il se trouve bien vite reconnu dans les milieux francophones du monde entier. Fondateur de notre Section, il en est le premier président et la voit accéder, en 1988, au Bureau international de l'Association qui honore ainsi son engagement généreux. Rédacteur infatigable, Roland Béguelin a publié de nombreuses études pour aider les Jurassiens à discerner les enjeux de l'accession à l'autonomie cantonale.
Décédé il y dix ans, le père de la patrie jurassienne repose au cimetière de Delémont, à une centaine de pas de cet Hôtel du parlement qui accueille nos débats.
Vous venez de l'entendre, Mesdames et Messieurs, chers amis, le Jura qui vous accueille ces jours-ci a apporté sa contribution, certes modeste, mais combien lumineuse, à l'illustration de la Francophonie. Les visites, que nous avons l'honneur de vous proposer à l'issue de nos travaux, vous permettront de découvrir d'autres facettes de ce pays qui n'a d'égal à sa beauté que son attachement à sa culture profondément impliquée dans sa latinité, dans sa Francophonie.
Avant de terminer, permettez-moi d'associer à ce message d'accueil, notre secrétaire administratif jurassien, Jean-Claude Montavon, connu de vous tous puisqu'il est le plus ancien secrétaire administratif de l'APF en activité. Si une malencontreuse chute ne l'avait retenu chez lui cet été, il aurait saisi l'occasion de notre session ordinaire à Niamey pour vous souhaiter à l'avance une cordiale bienvenue à Delémont. Qu'on me permette aussi de le remercier déjà pour le grand travail accompli avec ses collaboratrices et ses collaborateurs dans la préparation de cette XVIème session de la Région APF Europe.
C'est avec une vive émotion et en pleine amitié que je vous formule mes vœux les meilleurs de travaux fructueux et de grand plaisir durant ce séjour jurassien.
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