XV ème Assemblée Régionale Europe Bruxelles, les 18 et 19 novembre 2002 – M. Freddy Deghilage

Allocution de M. Freddy Deghilage, Chargé de mission Europe de l'APF, Vice-Président du Parlement de la Communauté française Wallonie-Bruxelles

En 1962, Jacques Brel chantait : 

«C'était au temps où Bruxelles rêvait

C'était au temps du cinéma muet

C'était au temps où Bruxelles chantait

C'était au temps où Bruxelles bruxellait »

A lui seul, ce refrain résume pleinement les trois journées que nous allons passer ensemble. 

Bruxelles, cette ville au passé riche, ville historiquement flamande qui connut un renversement linguistique décisif dans le monde latin à la fin du 19ème siècle est aujourd'hui une ville cosmopolite où le « brusselaire » et l'accent des marolles côtoient au quotidien les langues de Shakespeare, Goethe, Fellini, Cervantès et autres. 

Bruxelles, siège de l'Europe, nous ouvre ses portes, à nous, qui allons parler de l'élargissement de l'Union européenne dans sa relation avec la Francophonie et de l'avenir de la langue française dans les institutions européennes. 

Bruxelles, ville hautement culturelle, avec la plus grande cinémathèque d'Europe et ses nombreux festivals de cinéma classique, de film fantastique ou d'animation, Bruxelles se réjouit déjà de nos travaux concernant la promotion du cinéma européen.

Enfin, Bruxelles, capitale de la Communauté française Wallonie-Bruxelles, accueille avec fierté les travaux de cette XVème Assemblée régionale Europe de l'Assemblée parlementaire de la Francophonie et nous en sommes très heureux.

Mesdames, Messieurs,

Le mot est prononcé : Francophonie. 

Le dictionnaire Larousse la définit comme une collectivité que forment les peuples parlant le français. J'aurais tendance à corriger cette définition en supprimant tout simplement l'article défini. En effet, la langue française, nous le savons bien, n'est plus la propriété exclusive de la France, elle est devenue une affaire mondiale.  

La langue de Jean de la Fontaine et de Molière est parlée dans d'autres continents, en Afrique notamment, pour traduire des pensées qui ne sont pas les nôtres, des états d'âme inattendus, des chansons, des rythmes et des coutumes exotiques. Que dire aussi de la pureté des expressions du Québec, de Suisse ou de Belgique. Et tout à coup, cette langue figée, un peu à l'étroit dans l'Hexagone reçoit une sève nouvelle. Elle en sort rajeunie, pleine de vie. 

Aujourd'hui, nous pouvons affirmer qu'on parle français sur les cinq continents, ce qui me permet d'ajouter avec une certaine grandiloquence que le soleil ne se couche jamais sur la Francophonie. 

L'académie française accueille le Sénégalais Léopold Senghor ; l'académie Goncourt couronne l'Arabe Tahar Ben Jelloun et toute la Francophonie en sort grandie.

Citant Tahar Ben Jelloun, « Une francophonie vivante et intelligente n'est possible que si elle respecte et met en valeur les autres langues nationales.

La Francophonie ne peut avoir de sens que dans une rupture définitive avec ses origines historiques et politiques – colonialisme et paternalisme. » Fin de citation. 

Préserver la diversité , c'est nourrir le ferment de l'unité et les mots ne peuvent avoir de sens absolus, éternels ; leurs sens sont liés à des contextes, à des références historiques. 

Oser affirmer aujourd'hui que la Francophonie n'est plus uniquement l'apanage des linguistes et des amoureux de la langue française ne peut être interprété comme une quelconque paraphrase ; tant la Francophonie embrasse depuis longtemps le vaste champ de la coopération internationale dans des domaines aussi variés que sont l'enseignement, la culture, la communication, les sciences et techniques, voire l'économie. 

Développement, démocratie, environnement, démographie, intégrisme, voilà bien des concepts qui placent le monde francophone au centre des grands problèmes et des crises de notre temps. Cette situation plutôt qu'être une faiblesse peut devenir une chance pour autant que nous trouvions et apportions les réponses tant attendues. 

Ces réponses, nous devons les puiser dans la richesse des messages que nous livre l'histoire. Notre langue commune avec laquelle furent écrits en toutes lettres les droits de l'homme porte en elle les gènes de l'humanisme, de fraternité, de solidarité, de liberté et de citoyenneté. 

Non ! Il ne s'agit pas d'un combat d'arrière-garde. Au contraire, c'est chercher à atteindre la solidarité, le dialogue, le respect de l'autre et la responsabilité.

De notre vigilance dépendra notre émancipation et cette émancipation précipitera dans l'oubli toute pensée unique. 

Pour Stélio Farandjis, l'identité culturelle d'un individu, pour s'épanouir comme être humain, doit s'enraciner prioritairement dans sa différence. Il faut commencer par cultiver cette différence, non pour s'isoler ou s'appauvrir mais, au contraire, comme je l'ai déjà souligné, pour s'émanciper. 

Permettez-moi de reprendre ses paroles : «  Beaucoup de choses ont été dites aujourd'hui sur la Francophonie mais il reste beaucoup à dire et beaucoup à faire. » 

Vingt fois sur le métier, nous remettrons notre ouvrage ! 

Puisque, comme poursuit Farandjis, « le concept de Francophonie est destiné à connaître une longue vie car il parlera de plus en plus au cœur et à l'esprit de millions de femmes et d'hommes…le gage de la réussite réside dans l'alliance de l'unité et de la diversité, dans la symbiose des différences. » 

La Francophonie, par sa diversité, est une réalité humaniste qui nous est commune.

Mesdames, Messieurs, 

Puisque vous m'avez fait l'honneur de me confier, il y a presque deux ans, le poste de Chargé de Mission Europe, il m'incombe maintenant de vous livrer un bref rapport de mes activités. 

L'Assemblée générale et le Bureau international réunis à Berne en juillet 2002 m'ont permis de présenter une synthèse des activités de la Régionale Europe. 

J'ai pu de la sorte informer nos collègues du report de notre Assemblée régionale en novembre de cette année, report dû à l'organisation d'élections dans plusieurs pays de notre Région au cours de la dernière session. 

Nous avons pu également nous réjouir de l'arrivée de quatre nouvelles sections ayant obtenu un statut d'observateur au sein de cette Assemblée régionale. Il s'agit de la Lituanie, de la République tchèque, de la Géorgie et du Benelux. 

Lors de ma mission en Géorgie en mars de cette année, j'ai pu mesurer l'attachement réel des Géorgiens à notre langue française, ceci aussi bien à Tbilissi qu'en province. Les souhaits exprimés par Mme la Présidente ainsi que les parlementaires du Parlement de Géorgie de poursuivre leur participation à l'Assemblée parlementaire de la Francophonie en sont la preuve marquante. 

Comme je l'ai déjà souligné à Berne, ce capital de sympathie à l'égard de notre langue doit être préservé face à la menace que représente la progression significative de l'anglo-américain.

Il doit en être ainsi dans toute l'Europe de l'Est. 

Je ne peux également omettre de mentionner l'adhésion du Parlement du Benelux à notre Assemblée. Gageons que cette adhésion témoigne de la volonté des membres du Parlement Benelux de promouvoir la langue française tant au sein de leur Assemblée mais également dans les rapports privilégiés qu'ils entretiennent avec les pays baltes. 

Je me dois aussi de vous fournir un bref compte-rendu concernant le programme d'actions de coopération de l'Assemblée régionale Europe. Pour rappel, ce programme adopté le 16 septembre 1998 à Bucarest a pour objectif de co-organiser et de cofinancer une coopération interparlementaire au bénéfice des actions entreprises par les sections APF d'Europe centrale et orientale. Ces programmes qui doivent s'inscrire, il faut le souligner, dans une perspective d'aide au processus de démocratisation et de soutien au respect des droits de l'homme, ont bénéficié au cours du premier biennum à la Moldavie et à l'Albanie. Les sections bulgare et macédonienne en ont profité ou en profitent encore dans le cadre du second biennum couvrant les années 2001-2002. 

Qu'il me soit permis, une fois de plus, d'adresser mes plus vifs remerciements aux sections luxembourgeoise, valdôtaine, française et de la Communauté française de Belgique qui ont, pour leur part, accueilli les stagiaires. 

Il me semble qu'une période de quatre ans est un bon terme pour procéder à une évaluation de ces différents programmes de coopération et, si le besoin s'en fait sentir, de s'engager vers une ré-orientation des actions menées en tenant compte de plusieurs critères : objectifs, besoins exprimés, résultats obtenus, moyens disponibles, suivi rétroactif. En effet, ceci me paraît être un préalable indispensable en vue de l'amélioration de notre action. 

Enfin, depuis Québec, la Région Europe a été sollicitée pour participer à diverses missions d'observation d'élections. Elle a également été sollicitée pour participer à différents séminaires ou colloques internationaux, notamment à Dakar, à Niamey et récemment à Chisinau. Des thèmes aussi diversifiés que la diplomatie parlementaire, les pouvoirs du parlement en matière internationale, les pouvoirs de contrôle du parlement ou encore la protection des populations civiles en cas de conflit armé en Afrique ont fait l'objet de réflexions minutieuses. 

En conclusion de ce rapport d'activités, il est de mon devoir de réinsister sur l'importance d'une présence francophone déterminante dans les pays d'Europe centrale et orientale, et ce d'autant que nous sommes à la veille d'un important élargissement de l'Union européenne. La présence organisée de sections de l'Assemblée parlementaire de la Francophonie dans les parlements de ces différents pays constitue, parmi d'autres, un important levier en faveur d'un statut significatif pour notre langue, au sein des institutions de l'Union européenne. 

Mesdames, Messieurs, 

La transition avec le 1er thème que nous allons aborder dans nos travaux n'en est que plus aisée. 

Comme l'ont constaté des observateurs attentifs, la construction de l'Europe et la fin des régimes communistes font l'objet d'une abondante littérature. Toutefois, on s'est moins soucié des facteurs humains et il en existe un, plus particulièrement, dont l'importance est camouflée par son évidence quotidienne. En effet, quoi de plus familier que la langue ? Et pourtant quoi de plus énigmatique ? Et nous voici amenés à nous poser la question de savoir ce que sera l'Europe des langues, de quels mots se nourriront les rêves des uns et les besoins des autres et quel sera l'avenir de la langue française ? 

A ce propos, accordez-moi le récit de cette anecdote :

Emporté par son sujet, l'orateur à la tribune martelait son discours :

« Je vous le répète, messieurs, la décadence de la langue française a commencé en 1789… »

Victor Hugo l'interrompt, ajoutant ces quelques mots :

« Je demande pardon à l'honorable parlementaire, mais pourrait-il nous préciser quel jour et à quelle heure ?… »

Cette histoire témoigne à suffisance, me semble-t-il, que les discours alarmistes sur la déliquescence de la langue française ne datent pas d'aujourd'hui. L'histoire d'une langue n'est-elle pas une aventure sans fin, une guerre incessante que se livrent les mots et dialectes. 

L'histoire nous apprend qu'il faut attendre des siècles pour voir une langue s'imposer au détriment des autres. Et si cette victoire devait arriver, ne serait-elle encore que provisoire…

J'en veux pour preuve le long parcours du latin vulgaire (très éloigné de la noble langue que parlait Cicéron ou Tite-Live), mélangé au dialecte des Francs, Wisigoths et Burgondes pour devenir un idiome roman dans un premier temps et du gallo-roman par la suite.

Le clergé lui-même dut s'adapter en prêchant en rustica romana lingua.

Les siècles passant, le Francien parlé à la cour allait s'étendre à d'autres régions et agrandir par la sorte le domaine royal des Capétiens. 

Guillaume le Conquérant, en triomphant de l'Angleterre en 1066, apporta le français dans ses bagages. C'est ainsi que le français devint le langage aristocratique de l'Angleterre pendant des siècles. La devise de l'Angleterre « Dieu et mon droit » ainsi que celle de l'ordre de la Jarretière « Honni soit qui mal y pense » ne sont-elles pas écrites en français ? Et si l'on ne craignait de faire de la peine aux admirateurs de Jeanne d'Arc, on pourrait soutenir le paradoxe suivant : sans intervention de la pucelle, le roi d'Angleterre serait devenu également le roi de France. On aurait donc continué à parler le français dans les deux pays et notre langue règnerait aujourd'hui sur la moitié du monde ! 

Même si, comme le soutient Farandjis, « Le combat pour la langue française et pour sa qualité, c'est un combat pour l'identité culturelle et ce n'est un combat ni nationaliste, ni chauvin, ni xénophobe, ni impérialiste, mais c'est un combat qui s'insère dans une lutte plus large, celle du devoir de la différence, celle du pluralisme culturel, qui consiste à s'opposer au danger qui nous menace nous de l'homogénéisation et de l'uniformisation.» 

Continuons notre périple et remontons le cours de l'histoire ! 

C'est en français que Marco Polo (1254-1324), illustre citoyen de la République de Venise, a dicté son livre des merveilles, dans lequel il décrit les fabuleux trésors de l'Extrême-Orient ;

C'est en français que Leibniz ( 1646-1716), mathématicien et métaphysicien allemand à la culture encyclopédique, a rédigé une partie de ses œuvres.

C'est également en français que Casanova (1725-1798), aventurier et courtisan, rédigea ses mémoires, ce que l'on peut comprendre puisque, son sujet de prédilection, l'amour, fut revendiqué comme spécialité française. 

Au cours des XVIIème et XVIIIème siècles, le français s'imposera définitivement comme le langage universel des gens cultivés. 

Nous n'ignorons pas non plus que le français allait devenir la langue diplomatique de l'Europe jusqu'au début de la 1ère guerre mondiale. Cette prééminence frappa à ce point les esprits que l'Académie de Berlin voulant en connaître les raisons proposa un concours sur le sujet suivant : « Qu'est-ce qui fait de la langue française la langue universelle d'Europe ? Par où mérite-t-elle cette prérogative ?… ». La réponse est que la langue française apparaît comme une langue simple, claire et nuancée, une langue d'intellectuels, faite pour les confrontations d'idées et les débats philosophiques. 

Nous avons pu nous réjouir, francophones que nous sommes, de voir l'Assemblée générale des Nations Unies adopter une résolution reconnaissant le français comme l'une des langues officielles mais également comme langue de travail à côté de l'anglais. 

Quant à la position du français au sein de l'Union européenne, il faut rappeler que si pour des raisons historiques (la moitié des signataires du Traité de Rome étant partiellement ou entièrement de langue française) le français était la langue de travail dominante, malheureusement, l'Union n'échappe pas non plus à l'évolution amorcée et l'élargissement suscite certaines inquiétudes renforcées par la Commission elle-même. 

Nous en reparlerons longuement durant les heures qui suivent. 

D'autre part, il faut se rappeler que l'Europe, que nous avons portée sur ses fonds baptismaux avec une conscience européenne, est une Europe qui se vit dans l'unité par sa diversité et dans sa diversité par l'unité. 

Nous savons tous que l'Europe, c'est un foisonnement de diversités : diversité de langues, diversité d'Etats, diversité de religions, diversité de cultures. Mais ces diversités nous unissent dans un idéal de liberté, de dynamisme et de progrès. 

Aussi, la pluralité des langues est indissociable de cette liberté. Le multilinguisme apparaît dans cette perspective comme l'allié le plus fiable à cette diversité. Néanmoins, ceci implique, et je dois vous avouer que je suis curieux d'entendre le rapport de notre commission, que l'enseignement des langues étrangères dans un environnement multilingue doit se développer dans le respect de l'égalité des langues. 

Parallèlement à cette action, d'autres axes prioritaires doivent être envisagés sans aucun doute. Je pense notamment au fait qu'il faut articuler la politique de la langue française avec une grande politique interculturelle. 

Je clôturerai ce point en partageant le sentiment exprimé par Claude Hagège qui nous dit : 

« L'Europe des langues a un destin qui lui est propre et ne saurait s'inspirer des modèles étrangers. Si l'adoption d'une langue unique apparaissait aux Etats-Unis, pour tout nouvel émigrant, comme un sceau d'identité, en revanche, ce qui fait l'originalité de l'Europe, c'est l'immense diversité des langues et des cultures qu'elle reflète… L'Européen devra élever ses fils et ses filles dans la variété des langues et non dans l'unité. Tel est à la fois, pour l'Europe, l'appel du passé et celui de l'avenir. » 

J'ajouterai : construisons l'Europe et la Francophonie l'une par l'autre et l'une pour l'autre !

Mesdames, Messieurs, 

La politique audiovisuelle, notre deuxième thème de réflexion, est aussi concernée par le processus d'élargissement par le biais du processus d'alignement sur l'acquis communautaire et de la participation aux programmes communautaires. 

Il faut savoir que le secteur de l'audiovisuel emploie plus d'un million de personnes au sein de l'Union européenne. Outre l'importance économique que nous devons tirer de ce constat, le secteur audiovisuel joue un rôle social et culturel important. 

Industrie stratégique de ce secteur, grâce à son importance culturelle et son potentiel de créativité, le cinéma se situe, comme le remarquait Madame la Ministre Laurette Onkelinx, « au confluent de toutes les formes artistiques : littérature, théâtre, art plastique, musique, bande dessinée… ». 

Ne gâchons pas notre plaisir ! Le cinéma européen fait preuve d'une formidable richesse créative, ce qui reflète notre grande diversité culturelle. Les participants à la Déclaration de Prague d'Octobre 2000 ne s'y sont pas trompés en faisant valoir la spécificité du secteur audiovisuel pour la préservation et la promotion de la diversité et de la richesse des cultures européennes, dans le cadre de la construction d'une union européenne élargie. 

Dans la bouche d'André Delvaux, ces arguments n'en ont encore que plus de force. Tirant sa révérence à Valence, il y a déjà plus d'un mois, il nous disait : « sans doute suis-je seul à pouvoir dire tout haut, pour le temps qui me reste, à quel point est heureuse l'idée des cultures mélangées, et riche le métissage des valeurs qui firent un jour l'unité de ma cité. » 

Pour cet homme qui pianotait les touches blanches et noires du temps du cinéma muet, pour le réalisateur « D'un soir…un train », de « Benvenuta », et de « L'œuvre au noir », pour le créateur du réalisme magique, l'avenir du cinéma faisait partie intégrante de ses préoccupations quotidiennes.  

Qu'un hommage lui soit encore rendu en rappelant l'extraordinaire développement connu par le cinéma de notre Communauté française au cours de ces dix dernières années avec une armada de réalisateurs se considérant comme autant de ses enfants. Des films comme « Toto le héros », « Farinelli », « C'est arrivé près de chez vous », « Le huitième jour », « La promesse » ou encore « Ma vie en rose » sont les œuvres d'une création sans tabou, perméable aux cultures voisines. 

Il en va de même avec « Daens » dont je ne citerai pas les nombreux prix obtenus si ce n'est peut-être le prix du public à Cannes ou le prix Media Italia à la Biennale de Venise. Ce film, dont la version originale est une version bilingue, est sorti de son petit monde pour remplir les salles de Rio de Janeiro, Hanoi et Los Angeles. 

Les pays d'Europe ne peuvent se voiler la face tant le talent cinématographique y est grand. « Le fabuleux destin d'Amélie Poulain », « Le pianiste » de Polanski, « Les ailes du désir » de Wim Wenders, « Underground » de Kusturica, « la Vita e' bella » de Benigni ou encore « Il postino », sans oublier « Dancer in the dark » de Lars von Trier sont la preuve irréfutable que la diversité s'incarne dans l'originalité et la pluralité. Que dire alors de « No man's land » de Danis Tanovic , ce bosniaque qui a quitté son pays en 1994 pour rejoindre la Belgique et y acquérir quatre ans plus tard la nationalité où les cultures s'entrechoquent dans l'image. 

Mais les lois du marché sont rigoureuses et sans état d'âme, surtout dans le cadre de l'Organisation Mondiale du Commerce. Voilà pourquoi, si nous ne pouvons forcer la création de talents, nous pouvons les soutenir, les encourager et les aider. 

Sans soutien public, sans mesures externes, la défense des intérêts culturels européens ne pourrait prendre forme. 

Si nous voulons rester conformes avec le message que nous délivre l'article 5 de la Déclaration Universelle de l'Unesco sur la diversité culturelle, à savoir que « les droits culturels sont partie intégrante des droits de l'homme, qui sont universels, indissociables et interdépendants…Toute personne doit ainsi pouvoir s'exprimer, créer et diffuser ses œuvres dans la langue de son choix et en particulier dans sa langue maternelle. », la Communauté doit encourager la coopération entre Etats membres et, si nécessaire, appuyer et compléter leur action dans les domaines tels que la création artistique, littéraire et audiovisuelle. Ces actions se justifient encore plus à la lecture de l'article 6 de la même déclaration qui souligne que « Tout en assurant la libre circulation des idées par le mot et l'image, il faut veiller à ce que toutes les cultures puissent s'exprimer et se faire connaître. » 

Pour en revenir à la Déclaration de Prague, celle-ci relève que le développement d'un espace audiovisuel européen représente un enjeu à la fois politique, culturel et économique, destiné à favoriser les échanges culturels et une meilleure compréhension entre les peuples européens, ainsi qu'à renforcer la compétitivité des acteurs audiovisuels européens à l'ère de la révolution numérique. 

Dans cette voie, l'existence d'un système dual, où se côtoient un système public fort et un secteur privé dynamique, apparaît comme l'une des clés de voûte de l'Europe audiovisuelle.

Le développement d'instruments nationaux et européens, à l'instar de la création d'une chaîne de télévision européenne dédiée au cinéma européen comme l'appelle de ses vœux notre Ministre de la Culture, Richard Miller, pour favoriser la production, la distribution et la promotion de programmes culturellement diversifiés, constitue également un élément déterminant pour atteindre ces objectifs. 

Bien qu'aucune décision négative n'ait été prise à ce jour par la Commission quant aux aides publiques à la création et à la diffusion des œuvres cinématographiques, nous devons rester vigilants à ce que le droit communautaire de la concurrence ne constitue un obstacle à la spécificité culturelle de ce secteur et à son émergence. 

Aussi, l'application de la « dérogation culturelle » prévue dans le traité qui assure un traitement à priori favorable au secteur culturel et applique une solution équilibrée entre les objectifs de création culturelle et le respect du droit communautaire me semble indispensable et doit être préservée. 

Enfin, je ne peux taire cette heureuse initiative de Viviane Reding qui se déroule actuellement dans plusieurs villes d'Europe. Il s'agit d'une semaine plein écran sur le cinéma européen et l'image qui porte le nom de « CinEd@ys Europe 2002 ». Pendant cette semaine, les jeunes et les moins jeunes pourront découvrir les films du patrimoine cinématographique européen, débattre sur le thème du cinéma et de l'image audiovisuelle, approfondir leur culture cinématographique ou tout simplement leur connaissance de l'Europe. Après une journée de lancement particulièrement réussie à Copenhague, c'est Bruxelles et son Palais des Beaux-Arts qui vous accueillent pour la clôture de cette grand fête du Cinéma. 

Je laisserai le mot de la fin à ce réalisateur de grand talent, qui vous dit tout sur sa mère, Pédro Almodovar, pour qui, je cite, « L'avenir du cinéma européen doit être celui de la diversité, de la découverte, du goût des autres. Cet avenir dépend de nous tous. ». 

Je vous remercie et vous souhaite d'excellents travaux.