Exposé de Henri Roanne-Rosenblatt,
expert auprès de la délégation luxembourgeoise
Je suis évidemment très honoré d'être appelé à prendre la parole dans une telle assemblée. Il m'est arrivé, à la fin des années 80' et au début des années 90', d'arpenter les bureaux et les couloirs du Parlement Européen à Bruxelles et à Strasbourg, alors que je participais à l'élaboration et à la mise sur pied du Programme qui allait devenir MEDIA. Et même MEDIA 1 lors de l'avènement de MEDIA 2, étape qui marquait bien la volonté de ce qui était encore la Communauté et pas encore l'Union, de soutenir concrètement le développement de l'audiovisuel européen.
Le but de ces visites était, je vais utiliser un mot un peu cru : le lobbying. Mais cela se passe, je le rappelle, il y a 10-15 ans et il y a, j'espère, Mesdames et MM les Députés, prescription.
A ma décharge, pas lobby pour défendre les intérêts d'un groupe privé mais l'expression du souhait des services de la Commission, en tout cas du service en charge de l'audiovisuel, d'obtenir l'appui du Parlement face à certains membres du Conseil, disons frileux. Deux ou trois gouvernements doutaient de la nécessité d'apporter, sous forme d'incitants, de 'seed money' comme je ne dirais pas dans une enceinte francophone, un appui financier destiné avant tout à encourager les professionnels européens de l'audiovisuel à constituer à travers le continent des réseaux de collaboration. Synergie était déjà le concept et le mot emblématiques à l'époque.
Et je dois dire à l'honneur du Parlement, tous groupes confondus, que je n'eus guère de peine à rallier à la cause de l'audiovisuel européen, des gens déjà convaincus et qui, au contraire, nous poussaient eux, à aller plus loin et se mobilisaient pour obtenir des moyens financiers supplémentaires.
Sans doute, plus, proches du terrain, plus proches du citoyen européen, les Parlementaires savaient l'importance des enjeux que le Rapporteur, M. Scheuer vient de si bien synthétiser. Ils ont été et sont les plus ardents initiateurs d'une politique européenne de l'audiovisuel, en général, du cinéma en particulier.
Au sujet des défis relevés par le Rapporteur, Jean-Claude Batz, qui fut le producteur des films du grand cinéaste belge récemment disparu, André Delvaux, et qui fut aussi l'un des fondateurs de la grande école de cinéma qu'est l'INSAS, parle depuis longtemps déjà d'un enjeu de civilisation:
'…Il existe, dit-il, de bonnes raisons de craindre que l'imprégnation en profondeur des consciences privées et de l'inconscient collectif par les images omniprésentes de la fiction américaine (films, téléfilms, séries et feuilletons) –on pourrait y ajouter aujourd'hui l'internet- que l'imprégnation journalière de l'esprit de centaines de millions d'habitants de l'Europe n'aboutisse à terme, à l'échelle de deux ou trois générations, à des phénomènes de rupture de mémoire et de racines, jusqu'à mettre en péril la pérénnité de la civilisation européenne elle-même'.
Inutile, je pense, Mesdames et Messieurs, d'ajouter les menaces qui, dans une telle tourmente, pèsent sur la langue française.
Monsieur Scheur nous a très bien fait comprendre que cette situation 'trouve son origine moins dans les choix délibérés d'un public averti que dans l'écrasante domination économique du marché et de ses circuits de diffusion.'
Nous sommes dans un secteur économique où c'est l'offre qui conditionne largement la demande et qui, s'appuyant sur des campagnes promotionnlles aux budgets colossaux, façonne les goûts du public.
Aussi permettez au vieil expert du cinéma que je suis sensé être, de vous dire que votre Assemblée porte le fer à un endroit stratégique: la promotion, la diffusion.
A ce sujet, je ne pourrais que paraphraser l'analyse de la situation et le plan de combat que vous a proposés la délégation de la Chambre des Députés du Luxembourg.
J'y ajouterai une sorte de réflexion, disons de bon sens. Si, grâce à votre action politique, Mesames et Messieurs, des moyens accrus et portés serait-ce au minimum nécessaire, si de nouvelles initiatives préalablement bien ciblées et mises en place par des professionnels compétents, si une meilleure coordination des efforts contribuaient à donner aux films européens leur chance auprès des publics, le cinéma européen commencerait à résoudre ses problèmes de financement.
Promotion plus efficace menant à une diffusion accrue par des acteurs économiques mieux armés, signifierait recettes accrues.
Recettes accrues remontant de manière significatives à la source et permettant ainsi de mieux financer, le scénario et le développement des films.
D'où projets mieux élaborés, films plus solidement construits, susceptibles de mobiliser de plus larges publics.
Les appuis à la distribution, prônés par le Rapporteur, contribueraient à susciter une dynamique nouvelle qui donnerait confiance aux financiers privés et les inciterait à investir dans un cinéma européen devenu plus visible encore et plus rentable.
Et qui le sera d'autant plus que par sa créativité, ses sujets, son originalité il rencontrera les nouvelles générations de spectateurs et tranchera avec la standardisation et les stéréotypes du cinéma aujourd'hui dominant.
Vous êtes aujourd'hui, Mesames et Messieurs, à l'avant-garde de réflexions qui mobilisent le monde professionnel. En Grande-Bretagne, le cinéaste Alan Parker qui, par ailleurs, préside le Film Council -l'organisme de soutien du cinéma britannique- a fait sensation en lançant, il y a deux semaines, une nouvelle discussion. Dans un appel au gouvernement et à ses pairs, il a insisté pour que les incitants fiscaux qui aujourd'hui contribuent, dans son pays, au financement de la production, soient destinés désormais en priorité à mieux soutenir la distribution des films. C'est cela, a-t-il affirmé, qui, à terme renforcera le cinéma anglais et lui permettra de trouver les fonds nécessaires à son développement.
Cette déclaration est d'autant plus significative qu'elle provient non pas d'une personne liée au secteur de la commercialisation des films mais d'un cinéaste relevant du monde de la production, dans un pays où, quelque soit le parti au pouvoir, le libéralisme économique est de mise...
Comme le disait Jean-Claude Batz, encore, à la Biennale de Venise en juin 1998, 'La submersion du marché européen expose les peuples et les nations d'Europe à perdre la capacité de se représenter et d'exprimer leur culture par le moyen du medium universel qu'est l'audiovisuel. Elle confronte les créateurs, auteurs, réalisateurs et producteurs à d'innombrables obstacles qui obstruent l'accès à l'outil et au marché, qui entravent leur liberté d'expression comme leur liberté d'entreprise. L'asphyxie menace les cultures nationales dès lors qu'elle menace l'activité, l'existence et même la simple viabilité d'une industrie de programmes'.
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